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La voix des pauvres

ID a pour but dans son projet associatif d’intervenir auprès des plus pauvres. Nos projets se situent tous dans des zones rurales ou urbaines parmi celles où les besoins élémentaires sont très partiellement satisfaits. La Chine ne fait pas exception, car même au sein de pays en très fort développement, il y a des oubliés, des centaines de millions d’oubliés en l’occurrence qui n’ont ni accès à l’eau, ni à l’éducation, ni à la santé si on considère la situation récemment médiatisée du sida dans ce pays.

La Banque Mondiale a publié en 2000 une étude intitulée « la voix des pauvres ». La parole y est donnée à 60 000 personnes de 60 pays différents qui y expriment leur vécu, leurs maux, leurs difficultés et ce dont ils auraient besoin pour améliorer leur sort. Voici les principales conclusions tirées.

La pauvreté a de multiples facettes
Tout d'abord, s'il est vrai que la pauvreté se résume rarement à une privation dans un seul domaine, force est de constater que les pauvres souffrent systématiquement de la faim ; deuxièmement, la pauvreté comporte des dimensions psychologiques importantes, comme le sentiment d'impuissance et de ne pas avoir voix au chapitre, la dépendance, la honte et l'humiliation ; troisièmement, les pauvres n'ont pas accès aux infrastructures de base, comme la voirie, les transports et l'eau propre ; quatrièmement, on admet généralement que l'éducation offre un moyen d'échapper à la pauvreté, mais seulement si la qualité de l'enseignement et l'environnement économique s'améliorent pour l'ensemble de la société ; cinquièmement, les pauvres craignent tout particulièrement la maladie dans la mesure où le coût des soins de santé est exorbitant et qu'ils ne peuvent se permettre de ne pas travailler ; enfin, les pauvres parlent rarement de revenu, mais plutôt de leurs actifs physiques, humains, sociaux et environnementaux qui leur permettent de compenser leur vulnérabilité.

L'État, en règle générale, ne parvient pas à toucher les pauvres
Tout en reconnaissant le rôle de l'État en matière de fourniture de services d'infrastructure, de santé et d'éducation, les pauvres estiment que le domaine d'intervention des pouvoirs publics devrait être beaucoup plus vaste. Trop souvent, les pauvres se heurtent à l'impolitesse et aux humiliations des représentants de l'État lorsqu'ils cherchent à obtenir des soins de santé, à inscrire leurs enfants à l'école, à demander une aide sociale et à avoir accès à la protection de la police ou à la justice des autorités locales.

Corruption et méfiance se révèlent être au cœur des problèmes des pauvres
Les hommes et les femmes pauvres ne font pas confiance aux représentants de l'État. Leur méfiance s'explique par leur vécu quotidien lorsqu'ils traitent avec des fonctionnaires corrompus ou qu'ils cherchent à inscrire leurs enfants à l'école, à se procurer des médicaments dans les dispensaires, même lorsqu'ils les ont déjà payés, à avoir accès à la justice ou à obtenir la protection de la police.

Les foyers se disloquent sous l'effet des tensions provoquées par la pauvreté
Les ménages se désintègrent souvent parce que les hommes, incapables d'admettre que la conjoncture économique difficile ne leur permet pas de gagner un revenu suffisant, sombrent fréquemment dans l'alcoolisme ou se livrent à des violences domestiques, provoquant ainsi l'éclatement de la structure familiale. Les femmes, en revanche, tendent à oublier leur fierté pour rechercher des emplois, parfois humiliants, afin de nourrir la famille.

Les inégalités entre les sexes restent profondément enracinées ; l'émancipation économique des femmes ne débouche pas automatiquement sur l'émancipation sociale ou l'égalité au sein du ménage.

Le tissu social, seule « assurance » des pauvres se désagrège
Cette assurance sociale — les liens de confiance et de réciprocité dont sont tributaires les pauvres faute d'actifs matériels — se distend. Difficile à inverser, cette tendance à la rupture de la solidarité et des liens sociaux accroît l'illégalité, la violence et la criminalité, tous phénomènes auxquels les pauvres sont les plus vulnérables au sein d'une société.

La Banque Mondiale affirme vouloir tenir compte des ces résultats dans ses interventions à venir. On osera seulement espérer que cette intention et les actions qui en découleront seront effectivement bénéfiques aux plus pauvres, davantage que ne l’ont été les plans d’ajustement structurel. Le lieu n’est pas de discuter de cela mais de l’intérêt d’une telle étude.

La GCP et la voix des pauvres
Tout d’abord notons qu’elle rejoint le souci de la méthode de l’arbre à problèmes qu’on utilise en Gestion de Cycle de Projet. Pourtant, il sera difficile souvent d’inclure les bénéficiaires à de tels ateliers, parce qu’analphabètes ou non francophone (à moins que ce soit nous qui ne pratiquions pas leur langue… ), il sera difficile de pratiquer aisément la technique de l’arbre à problème. Néanmoins, il ne faudra jamais oublier d’aller sur le terrain parler avec les gens, notamment au cours d’études préalables non directives, c’est à dire en étant ouverts aux témoignages, aux demandes et aux propositions. Trop souvent nous arrivons avec nos réponses, nos idées à valider… Pour cela, il faut faire appel le plus possible à des personnes extérieures au programme, arrivant avec un œil neuf. C’est aussi pour cela qu’il est préférable que l’animateur d’un atelier soit lui aussi extérieur à l’opérationnel et qu’il ait l’opportunité de parler avec les gens, de visiter avant d’animer l’atelier.

Et si nous donnions la parole à nos bénéficiaires ?
La question peut paraître inutile, la démarche superflue. « Nous sommes tous les jours sur le terrain, nous vivons dans le pays, nous connaissons les gens… » Attention, tout cela n’est pas faux, mais c’est aussi partiellement une illusion. Le nez dans le guidon, nous perdons de vue la route et le paysage …
A nous de jouer !
Il y a quelques années, Bourdieu a contribué à rassembler les témoignages des nombreux pauvres de France. « La misère du monde » a été publiée. Elle est aujourd’hui un livre de référence pour de nombreux acteurs sociaux, politiques, sociologues qui y trouvent ces préoccupations qu’ils avaient parfois oublié, certains de la justesse de leur pensée et de leur action.

Ma proposition est que chacun d’entre nous prenne une heure ou deux, deux ou trois fois dans l’année pour aller rencontrer et discuter librement avec ces pauvres pour qui nous avons la prétention de travailler.
Chacun à sa manière et selon son tempérament doit trouver le moyen d’aller vers cette rencontre, qu’on soit bénévole, salarié local, expatrié, siège… Cela peut prendre la forme d’enquête de satisfaction, de questions sur la perception de nos activités, de notre rôle, mais aussi de manière plus ouverte pour comprendre la vie, les réactions, les choix, les sentiments de nos bénéficiaires.

Temps perdu, tâche non prioritaire, pourra-t-on objecter. Mais alors, qu’est-ce qui garantit que votre travail est le bon ? Que ce que nous faisons est utile ?

Il faut remettre nos bénéficiaires au centre de nos préoccupations

Christophe BARRON

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